Chercheurs CRENAU : Céline Drozd, Ignacio Requena-Ruiz, Daniel Siret

Financement : Leroy Merlin Source

Le rayonnement solaire est une condition fondamentale de la vie et la question de son incidence sur la santé humaine dans les environnements urbains denses, fortement créateurs d’ombre, est posée depuis un siècle et demi. Nos travaux précédents montrent que loin d’être univoques, les relations entre environnement et rayonnement sont complexes et fluctuantes. Elles varient avec l’évolution des connaissances et techniques, mais elles se développent également en suivant l’évolution des sensibilités, et celle des relations entre milieu construit et environnement naturel.

Depuis les années 1970, l’appréhension du rayonnement solaire dans l’environnement construit a été profondément renouvelée. Après l’effondrement de l’idéal solaire de la modernité dite « radieuse » dans les années 1960, l’espoir d’une nouvelle révolution solaire incarnée par les mouvements de contre-culture des années 1970 s’est dissipé à son tour. Seule perdure la nécessité d’un recours massif aux énergies renouvelables, qui s’inscrit désormais dans les rouages économiques et politiques des sociétés libérales. Le rôle curatif et enchanteur du soleil dans la ville moderne se transforme en une solution technique salvatrice dans la ville durable.

La transformation du soleil-remède en soleil-ressource ne signifie pas pour autant la fin des questionnements sanitaires liés au rayonnement. Au contraire, nous observons le déplacement de ces questions, depuis les enjeux physiologiques de conservation du corps mis en avant dans la période hygiéniste et moderne, vers les enjeux psychologiques de préservation des âmes. L’accès à un rayonnement contrôlé et normé est ainsi devenu un gage fort de bien être, d’équilibre personnel et de santé mentale, soignant les dépressions saisonnières et autres déficits hormonaux.

De manière générale, notre « rapport au soleil » s’est transformé au cours des décennies passées en suivant un triple mouvement de distanciation, de technicisation et de privatisation. L’architecture et les techniques de l’habitat participent à ce mouvement, que ce soit de manière théorique dans les discours sur la ville et la densification, ou de manière pratique à travers l’apparition et la mise ne œuvre de nouveaux dispositifs de médiation entre le corps et le rayonnement naturel. Les light-tubes et lumiducs inventés dans les années 1970 s’introduisent progressivement dans les bâtiments. Ils sont rejoints par de nouveaux dispositifs complexes de fenêtres artificielles éclairantes ou de soleils artificiels, simulant le rayon directionnel éternel de l’été méditerranéen.

Ces dispositifs d’artificialisation de la lumière naturelle conduisent à formuler l’hypothèse d’une attente de climats lumineux personnalisés (privatisés), définis « à la demande », évocateurs de l’imaginaire du rayonnement solaire mais distanciés du soleil, du ciel et des rythmes journaliers et saisonniers eux-mêmes. Les implications potentielles de ces nouveaux dispositifs dans l’habitat ne sont pas encore connues. Peuvent-il constituer une solution à la problématique de la densification urbaine, comme l’imaginait l’artiste Guy Rottier (avec Michel Ragon) dans son Ecopolis au début des années 1970 ? Sont-ils une réponse à une demande diffuse pour une autonomisation des climats ? Offrent-ils une solution préventive aux injonctions liées aux carences d’accès au soleil « naturel » ? Sont-ils plus simplement une forme d’esthétisation d’un idéal moderne de l’exposition solaire, une sorte d’éternel été chez soi face à l’adversité quotidienne ?