L’ émergence des questions de mémoire apparaît chez les historiens (français) dans les années 1970, notion
qui sera médiatisée et enracinée dans les discours social et politique quelques années plus tard (S. Ledoux).
La banalisation du terme va opérer un déplacement sémantique de ces usages (apparition de nouvelles
formules comme « devoir de mémoire », « politiques de mémoire » mais également de l’expression « lieux
de mémoire », théorisé par Pierre Nora en 1984) et c’est sous de nouveaux paradigmes que la mémoire
nationale est brandie. De manière générale, la chute du mur de Berlin, l’apparition de la mémoire de
l’Holocauste sur la scène publique et le phénomène global de réactivation du passé va donner lieu à un
nouveau régime mémoriel laissant place à un hommage aux victimes et aux peuples.

C’est dans cette conjoncture globale que se manifeste, au début des années 90, les premières revendications
mémorielles et les travaux historiques plus poussés sur la traite atlantique des Noirs et leur mise en
esclavage, entraînant la construction de premiers mémoriaux conséquents dans les différents lieux
géographiques où s’organisèrent le commerce. Ces artefacts peuvent se matérialiser par différentes
expressions architecturales, spatiales et esthétiques, mais tendent à la fonction d’interpeller le visiteur
et déclencher chez lui une charge émotionnelle qui l’invite à se positionner par rapport au passé. Ils ont
vocation à rendre présent l’absent (Ricoeur), à éduquer les générations futures en construisant un passé
commun (Young), et cherchent à dépasser un trauma culturel (Caruth). Ils ont alors un enjeu politique
indéniable, comme l’expliquait déjà Pierre Nora, et les représentations que ces lieux véhiculent, découlent
grandement du contexte géographique et culturel dans lequel ils s’inscrivent, bien qu’ils soient de plus en
plus soutenus par des organisations internationales (Unesco).

Cette thèse propose une analyse croisée de trois lieux de mémoire (institutionnalisés) consacrés à
l’esclavage atlantique et à ses abolitions, reprenant les trois points du commerce triangulaire : en France
avec lemémorial de l’abolition de l’esclavage de Nantes (2012) et avec l’ouverture du mémorial ACTe à
Pointe-à-Pitre en Guadeloupe (2015) et au Bénin avec la route de l’Esclave de Ouidah (1993).
Afin de saisir leur rôle et leur fonctionnement, trois axes de travail sont développés autour de
l’objet « mémorial » : (1) analyser le contexte d’apparition de chaque projet, (2) comprendre les choix
artistiques et scénographiques mis en place, et (3) étudier la réception de ces monuments dans l’espace
public à travers une étude des visites qui y sont faîtes. L’objet principal de cette recherche étant de
comprendre de quelles manières les mémoriaux consacrés à l’esclavage et/ou à ses abolitions donnent une
certaine représentation de l’histoire et construisent une nouvelle mémoire commune ? Quels discours
soutiennent-ils dans l’espace public à travers les choix politiques, mémoriels et artistiques opérés ?
Quelle expérience est proposée au visiteur afin de suggérer (puis opérer ?) une prise de conscience
et/ou une meilleure connaissance de cette histoire ? Comment le lieu est-il perçu, vécu, reçu ?