La problématique de cette thèse en études urbaines vise à déconstruire les mécanismes de production de la ville par une entrée sociologique. Pour ce faire, elle s’appuie sur une enquête ethnographique consistant en une observation-participante menée durant deux ans dans un bureau d’études et d’ingénierie en aménagement et environnement. Cette observation a été complétée par des entretiens et une analyse des documents professionnels.

La première partie de la thèse s’intéresse à la normativité des pratiques de ces professionnels de l’ingénierie urbaine. Ainsi, nous nous focalisons sur les situations de justifications de leurs pratiques (analyses de documents de présentations, entretiens, observations d’activités commerciales). De ce matériau, nous avons dégagé des idéaux de la « bonne » manière de traiter la complexité urbaine à partir du modèle des cités forgé par Boltanski, Thévenot et Chiapello. Il apparait que deux normativités entrent principalement en conflit (ou en « dispute ») au sein de l’entreprise observée : la cité par projets et la cité industrielle. Ceci nous permet tout d’abord de mettre en avant la diffusion d’un « nouvel esprit du capitalisme » au sein de la production urbaine, au détriment d’une planification jugée technocratique et trop versée dans la rationalité instrumentale. Ensuite, ceci implique un positionnement de ce groupe professionnel de l’ingénierie différent, lui permettant de gravir les hiérarchies socio-professionnelles en tirant le bénéfice symbolique d’une posture de consultant davantage valorisée que celle d’ingénieur ou expert, figure en déclin dans la production urbaine contemporaine. C’est ainsi que cette analyse empruntant à la sociologie pragmatique permet de compléter utilement les résultats de la sociologie des groupes professionnels ou de l’activité de conception dans le champ urbain. En particulier, il permet d’analyser les conflits normatifs entre professionnels autour de la notion de « vrai boulot » (Bidet) et les conséquences sur l’émergence difficile d’un groupe professionnel « d’ingénierie » cherchant à faire valoir sa légitimité à intervenir dans la conception urbaine, en concurrence notamment avec le groupe des architectes.

Dans une deuxième partie, nous nous intéressons toujours aux opérations de justifications et aux discours normatifs, cette fois-ci dans le cadre des processus de production urbaine (les « projets ») pour analyser le rôle de l’ingénierie. Au travers de l’observation de multiples scènes de ces projets urbains (comités techniques, comités de pilotage, réunions publiques, réunions de conception, réunions de coordination, etc.), nous avons observé la pluralité des « cités » mobilisées par l’ingénierie. Et ceci en considérant le projet comme un processus « sociotechnique » engageant humains et non humains dans des controverses (ou épreuves) et des dispositifs de coordination. Dans ces cas, les cités sont mobilisées non plus pour étayer un positionnement professionnel, mais plutôt pour justifier les projets en conception. C’est ainsi que nous pouvons déconstruire la rationalité affichée des processus de projet pour décrire les enjeux de dispute et de formation d’accords à leurs différentes étapes. A chaque cité mobilisée correspond une manière de légitimer le projet et a fortiori les acteurs qui en sont à l’origine. Nous décrivons ainsi comment le bureau d’études et d’ingénierie effectue un travail de légitimation des politiques urbaines dans lesquelles il intervient. Dans la mesure où ces scènes réunissent des acteurs triés sur le volet et où le discours de chaque acteur n’est pas soumis aux mêmes contraintes de justification, nous participons à décrire les relations de pouvoir à l’œuvre dans la mise en œuvre de l’action publique urbaine.

Dans une troisième partie, nous cherchons à discuter de ces résultats dans le cadre de l’émergence plus globale du « nouvel esprit du capitalisme ». Tout d’abord nous discutons de la gestionnarisation des pratiques de la production urbaine en mobilisant les travaux de sociologie du travail permettant de décrire les effets d’une soumission à l’évaluation par les résultats, la comptabilité analytique ou encore de manière plus générale le management par projet. Dans un deuxième temps, à l’aide de la sociologie des techniques, nous cherchons à analyser le maintien d’une forme de technocratie « experte » médiatisée par des outils techniques sous couvert de processus souples, de participation ou encore de créativité. Enfin, ces éléments nous permettent de mettre à l’épreuve la question de la décision et de la gouvernance urbaine en discutant de l’enjeu démocratique des changements à l’œuvre dans les politiques urbaines.

In fine, cette thèse vise à participer à qualifier les ressorts et les implications sociales du lien entre technique et politique, en montrant comment il peut être au principe de la conception des projets urbains, de l’organisation des acteurs et professions et de la distribution des pouvoirs et intérêts.