Résumé de la thèse :

Depuis quelques années, dans un contexte de changements globaux et de crises multiples, émerge le champ transdisciplinaire des humanités environnementales. Ces sciences humaines et sociales sur l’environnement se sont réunies autour des enjeux écologiques et climatiques des dernières décennies. Fondant leur approche non pas sur une nature physique opposée à la culture humaine, mais sur des ontologies relationnelles et interconnectées, elles inaugurent un tournant plus qu’humain, en invitant à raconter des histoires qui ont souvent échappé à notre attention en raison des préjugés modernes. Pour dépasser les dualismes nature-culture et sauvage-domestique, entre autres, les humanités environnementales s’efforcent de se rapporter aux êtres non seulement humains, mais aussi non humains – comme les animaux, les plantes ou les microbes, ou même les minéraux, les artefacts ou les fantômes – ainsi qu’aux agencements dans lesquels ces entités sont prises dans des relations de co-constitution et de co-évolution.

Dans ce cadre, ma thèse mêle des analyses philosophiques, biologiques et architecturales pour proposer un renouvellement du lien entre architecture et écologie. Je m’intéresse notamment aux ruines et aux charognes, pour mettre en lumière les dynamiques humaines et non humaines de l’architecture, sous l’angle de la transformation. Ma thèse s’articule en effet autour deux cas d’études : Medea, un sanatorium soviétique abandonné en Géorgie, et Ruby, une carcasse de baleine dans les profondeurs du Monterey Canyon, en Californie. Je m’efforce de les mettre en lien pour élaborer une compréhension proprement écologique de l’architecture, qui n’occulte ni les transformations matérielles des choses ni le rôle des agents non humains.

La thèse se déploie ainsi en trois temps. La première partie, « Phylogénie des ruines », repose sur une enquête de terrain réalisée en septembre 2021 et en juillet 2022 à Tskaltubo, en Géorgie. Dans cette ancienne station de villégiature soviétique, les bains et les sanatoriums ont été délaissés à la suite de la chute de l’URSS. Ces infrastructures présentent un intérêt écologique, puisque des espèces férales – et notamment végétales – y prolifèrent de manière spectaculaire. Ces bâtiments ont en outre une charge sociale et politique, dans la mesure où ils ont accueilli pendant 30 ans des populations d’Abkhazie, région séparatiste du pays. Certaines familles y résident encore aujourd’hui. Cette première partie s’efforce ainsi de montrer que l’élaboration d’une « biographie matérielle » d’un bâtiment en particulier, le sanatorium Medea, s’avère être un outil heuristique précieux pour sortir d’une conception surplombante et fixatrice des bâtiments, véhiculée entre autres par le tourisme patrimonial, et pour rendre compte des dynamiques humaines et non humaines de l’architecture. Au moyen d’herbiers réalisés sur place, je mobilise l’histoire et la philosophie de la biologie, ainsi que la pensée écoféministe, pour rendre compte des écologies matérielles et férales à l’œuvre dans la ruine. Les métamorphoses de Medea, ainsi mises en évidence, témoignent alors de sa fragilité marquée par les effets du temps : elles conduisent alors à envisager une maintenance singulière du bâtiment, qui en reconnaisse le « devenir-ruine ».

La deuxième partie, « Faire la charogne », porte sur les whale falls ou chutes de baleine, c’est-à-dire sur les carcasses de baleine présentes parfois depuis très longtemps au fond des océans. Parallèlement à l’analyse d’un corpus d’articles scientifiques, je réalise des entretiens (en distanciel) auprès de biologistes, océanographes et paléontologues travaillant ou ayant travaillé sur le sujet. Ces rencontres m’amènent à m’intéresser plus particulièrement à une chute de baleine observée pour la première fois en 2002 par une équipe du Monterey Bay Aquarium Research Institute, à près de 3000 mètres de profondeur au large de la Californie. La carcasse a été nommée Ruby par les pilotes du submersible, d’après Osedax rubiplumus, une espèce de vers nécrophage rouge dont elle était alors entièrement recouverte. En suivant le fil de son histoire, je tâche de mettre en évidence les agencements de charognards et de décomposeurs qui se sont succédé sur carcasse, au cours de différents stades de décomposition, et leurs actions sur le milieu. Une telle écologie des charognes permet plusieurs choses : elle met en lumière l’agentivité plus qu’humaine et l’ontologie relationnelle à l’œuvre dans le nécrobiome ; elle rend compte des agencements trophiques et paysagers provoqués par la mort de ces grands mammifères ; elle met à l’épreuve une théorie d’écologie évolutive, la théorie de la construction de niche ; et elle interroge la circulation des matériaux et les métabolismes de la matière au sein de la structure et de l’habitat qu’elle ménage. L’histoire de Ruby invite alors à envisager la dimension architecturale de l’écosystème et à élaborer le concept de « devenir-charogne » de l’organisme.

Proposant un cadre théorique commun, la troisième partie, « Grignotages métaphysiques », s’intéresse aux métabolisations architecturales. La métaphysique du grignotage que j’esquisse ici souligne l’agentivité plus qu’humaine de la matière : de multiples agents, humains et non humains, biotiques et abiotiques, participent activement aux dynamiques architecturales. Le béton dévore le sable, les tuiles aspirent le soleil, la pluie ronge les toits, les lichens lèchent les murs, les bactéries grignotent les métaux, les plantes mangent les minéraux, etc. Au-delà des métaphores, la comestibilité de l’architecture permet de rendre compte de manière concrète, non dualiste et complexe des écologies mouvantes, constructrices et destructrices, qui travaillent les structures matérielles. Ces métabolisations invitent à rejeter le vocabulaire de la ressource et à prendre en compte la circulation des déchets et les surplus incarnés de l’architecture. La métaphysique du grignotage fournit alors des outils critiques pour questionner des projets contemporains d’architecture et d’urbanisme que j’appelle « architectures congelées », au sens où ils s’efforcent d’ignorer la comestibilité de la matière et les dynamiques métaboliques concrètes de la matérialité des bâtiments. Elle permet en particulier de repérer et d’éviter quatre chimères  : la chimère de la bioinspiration, la chimère de la durabilité, la chimère de la sauvegarde et la chimère de la fonction. Une compréhension littérale des métabolisations rend alors compte de la puissance d’agir de la matière, évite le dualisme du vivant et de l’inerte, et conduit au total à penser le « faire » architectural comme un processus de croissance.