L’espace public, s’il est au coeur des politiques urbaines, est aussi l’objet d’un regain d’intérêt de la part de l’opinion publique. On observe depuis quelques années un foisonnement d’appropriations d’espaces, en général délaissés, par des groupes d’habitants, d’associations ou de professionnels dits « alternatifs » : occupations temporaires de bâtiments ou de friches, jardins collectifs, green guerilla, aménagements pop-up, mobilier do it yourself, etc. Aujourd’hui, une grande partie de ces actions et revendications concernent des espaces verts. En effet, ces espaces dits « de nature en ville » sont porteurs d’un imaginaire urbain collectif spécifique. Tout autant voire plus que les espaces publics, ils sont aujourd’hui au centre des discours, des mobilisations et des projets dans les domaines politique, professionnel, scientifique, militant et habitant.
Héritières des mouvements des années 1960, nombre de ces expériences s’institutionnalisent ou font désormais l’objet de politiques publiques, dans un contexte marqué par les réductions budgétaires, le développement durable et l’impératif délibératif. Porteuses d’alternatives et de contre-pouvoirs, elles sont paradoxalement aujourd’hui englobées dans une tendance où l’implication des habitants est attendue et revendiquée.

Ces processus prennent cependant une nouvelle vigueur, d’une part au travers d’une forme de généralisation, d’élargissement de leur audience et des acteurs y prenant part, d’autre part via des perméabilités croissantes entre bottom-up et top-down. Ce qui serait donc « nouveau », ce ne serait pas ces mouvements en soi mais leur(s) position(s) et leur(s) rôle(s) dans la transformation urbaine et dans le monde de l’aménagement.

Investie durant quelques années de manière active dans de tels projets, j’ai peu à peu ressenti le besoin d’une prise de recul sur ces démarches qui sont encore peu interrogées sur leur potentiel critique ou leur capacité transformatrice. Je me suis ainsi d’abord intéressée aux situations de frottement où de telles initiatives sont en conflit avec des dynamiques de projets, mais ce qui m’interpellait encore davantage c’était de voir émerger et se multiplier des projets institutionnels où les pouvoirs publics missionnent des équipes pour mettre en œuvre de telles démarches dans le cadre d’une commande publique et d’un aménagement urbain.

Que change le fait que ces actions, auparavant le plus souvent spontanées et subversives, soient intégrées dans le cadre d’une stratégie d’aménagement à plus long terme et plus grande échelle ? Quel impact (si impact il y a) ont ces démarches, qui viennent en amont de l’aménagement proprement dit, sur le déroulement et les méthodes des phases plus classiques (programmation, conception, chantier, aménagement, gestion) ? Y-a-t-il un impact sur les processus de projet et sur les procédures et si oui quel est-il ?

Dans le cadre de la thèse, on choisit donc de travailler sur des expérimentations institutionnelles, c’est-à-dire des projets où ce sont les pouvoirs publics qui mobilisent et mettent à profit l’implication de la société civile, cherchant à provoquer des actions de type bottom-up au sein de projets plus larges typiquement top-down. Les actions spontanées et les mobilisations, habitantes, citoyennes, associatives ou professionnelles trouvent alors leur place dans un cadre que la maîtrise d’ouvrage a conçu afin que ces initiatives s’agrègent autour d’un lieu et d’un projet donné. On n’observe donc pas ici des dispositifs de participation institutionnalisée classiques, mais plutôt des formes d’implication moins formalisées, en actes, in situ, des pratiques participatives « hétérodoxes » encore peu analysées.

L’objectif est de questionner les impacts de ces expériences sur les phases plus classiques leur faisant suite (programmation, conception, chantier, gestion). On s’attache à observer, décrire et analyser la place « laissée » à ces pratiques alternatives, mais aussi la place qu’elles « prennent », et leurs effets sur les pratiques institutionnelles et la fabrique urbaine, en mobilisant la métaphore de « domestication » et « d’ensauvagement ». Il s’agit donc de comprendre ce que ces situations de co-production fabriquent, faisant l’hypothèse que l’interaction entre alternatives et modèles, expérimentation et institutionnalisation, produit une transformation des cadres et des processus régissant la transformation urbaine et plus spécifiquement l’aménagement des espaces publics.

Les terrains ont été choisis sur la base de ce cadrage et parce que relativement comparables. Il s’agit de projets d’aménagement de parcs dans le cadre de requalifications de friches industrielles qui, suite à la désindustrialisation et à de longues périodes de déshérence, sont devenues des réserves foncières pour les politiques urbaines, vastes morceaux de ville inaccessibles pendant longtemps et semblant dépourvus « d’habitants », aujourd’hui remis en projets et placés en position de futures centralités. Dans ces fragments de ville en chantier, les espaces verts sont considérés comme des moyens de « défricher » les lieux et sont les premiers jalons de la reconquête. Ils sont aussi, et c’est ce qui nous intéresse, l’occasion de tester des processus originaux. Dans des échelles spatiales et/ou temporelles plus réduites, sont mises en place des expérimentations, préfigurations ou prototypes, qui visent, en amont de leur conception et/ou de leur réalisation, à imaginer et tester de manière collective les formes et/ou usages futurs de ces parcs, à initier de nouveaux imaginaires et représentations et des dynamiques d’appropriation et d’usages.

Dans le cadre de la thèse on étudie trois projets en cours dans lesquels la maîtrise d’ouvrage publique met en œuvre des démarches « expérimentales » mélangeant implication des habitants, préfiguration et occupation temporaire, prenant place en amont des projets et in situ, sur les lieux-mêmes destinés à être aménagés. Ces projets sont liés à des projets d’aménagement de parcs urbains, eux-mêmes intégrés dans des projets urbains plus vastes : la Fête des Jardins Rêvés, liée au projet du parc de l’Union (ZAC de l’Union) à Roubaix-Tourcoing ; Parkfarm et Allée du Kaai, deux expériences liées à une séquence d’espaces verts en cours d’aménagement (L28, coulée verte, Tour et Taxis, Quai des Matériaux) dans la zone de Tour et Taxis et du canal à Bruxelles ; le projet Green Island 2, lié au projet de futur parc métropolitain sur l’Île-de-Nantes et au projet urbain autour du CHU sur la point ouest de l’île.

Ces projets sont menés en collaboration avec un grand nombre d’acteurs non-institutionnels : professionnels, concepteurs, médiateurs, associatifs, militants, habitants, … Ces expérimentations mettent également en oeuvre des temporalités atypiques faisant bouger les cadres des calendriers classiques des phases de l’aménagement urbain, et l’approche par les temporalités est très importante dans la recherche. Cela nous questionne donc sur les temporalités de la transformation urbaine et des projets ainsi que sur le partage des rôles et des responsabilités et sur les typologies d’espaces et de pratiques produits par ces projets.
On se situe dans une approche pluridisciplinaire proche des études urbaines, mais avec un positionnement ethnographique, mêlant observation participante, implication, entretiens et recherche documentaire. Les trois projets sont à des stades très différents, en tout cas si l’on se concentre sur la phase « active » des expérimentations mises en œuvre en amont de l’aménagement : à Roubaix-Tourcoing cette phase est terminée, le parc est en chantier ; à Bruxelles cette phase est active et correspond à peu près à la durée de la thèse ; à Nantes le projet est dans un stade amont, d’écriture et de conception par la maitrise d’ouvrage. Ces trois temporalités permettent d’appréhender des moments clés et de recueillir des matériaux différents sur les trois terrains.

Between alternatives and models : institutional experiments in the public spaces fabric

Public space is in the heart of urban policies, but is also the object of a renewed interest from public opinion. We have observed in the last few years the multiplication of spontaneous appropriations of spaces, mostly abandoned, by groups of people, associations or professionals so-called "alternative" : temporary occupation of empty buildings or waste lands, community gardens, green guerilla, pop-up arrangement, dot-it-yourself urban furnitures, etc. Today, a lot of these actions and claims are related to green spaces. Indeed, these spaces of "nature in the city" feed a specific urban collective imagination. As much or even more than public spaces, they are now at the heart of urban discourse, mobilizations and projects in the political, professional, scientific, activist and inhabitant spheres. Inheritors of the sixties social movements, many of these experiences are nowadays institutionalized or subjects of public policies, in a context of budget cuts, sustainable development and participatory democracy. Carrying alternatives and counter powers, they are paradoxically became included in a specific context where the people involvement is expected and claimed. However, these processes are given a renewed vigour, firstly through their audience enlargment, and secondly through the increasing porosity between bottom-up and top-down movements. What seems to be "new", are not the movements itselfs but their(s) place(s) and role(s) in the urban planning field and in urban transformation. Actively comitted for several years in such projects, I gradually felt the need to step back from these approaches that are not so much interrogated about their critical potentialities and transformative capacities. I first got interested by the conflictual situations where such initiatives cohabit with urban planning dynamics, but what questionned me even more was to observe the emergence and multiplication of institutional projects where governments assign some teams the task to implement such approaches as part of public procurements and urban planning projects. What difference it makes that these actions, previously most often spontaneous and subversive, are integrated as part of a development strategy in the long run and in a wider scale? Which impact (if there is an impact) have these procedures, which come «before» the projects, on the projects traditional stages ? Is there an impact on the project processes and procedures and if so what is it? For the PHD, I chose to work on «institutional experiments», that is to say cases where the public authorities mobilize, instigate and optimize the civil society involvement, seeking to enrol bottom-up actions within broader top-down projects. Spontaneous actions and mobilizations find their place in a framework that is designed for it, in ordre to agreggate these initiatives around a specific location and a specific project. Therefore we don't observed here traditional institutionals civic participation mechanisms, but rather less formal arrangments of involvement «in acts», «in situ», "heterodox" participatory practices still not so much analyzed. The aim is to question the impact of these experiences on the following projects traditional stages (programming, design, construction, management). It aims to observe, describe and analyze the place "left" to these alternative practices, but also the place they they "take", and their effects on institutional practices and urban fabric, mobilizing the metaphor of "domestication" and "re-wilding". This is to understand what is produce by these co-production situations, assuming that the interaction between alternatives and models, experimentation and institutionalization, must bring changes in the frameworks and processes governing urban transformation and specifically public spaces planning. The case studies were selected on these guidelines and because reasonebly comparable. It is cases of parks development as part of industrial waste lands requalification projects. After deindustrialization and long periods of escheat, theses sites became land reserves for urban policies. Theses large parts of city inaccessible for a long time and at first sight lacking of "inhabitants", are today the suject of big projects, put in a position of future centralities. In these fragments of city, green spaces are seen as ways to "défricher" the site and the «reconquest» first steps. They are also, and this is what is interresting for us, opportunities to test original processes. Before design and layout, experiments, prototypes and prefigurations are set up in smallest scales and/or in shorter-terms, in order to collectively imagine and test future forms and/or uses of these parks, initiate new representations and dynamics of appropriation. For the PHD we study three ongoing projects in which the public contracting authority implements "experimental" approaches mixing involvement of residents, foreshadowing and temporary occupation, taking place upstream projects and in situ, on the sites to be developed itself. These experiences are related to development projects of urban parks, themselves integrated into larger urban projects : the «Fête des Jardins rêvés», related to the project of le Parc de l'Union (ZAC de l'Union), in Roubaix-Tourcoing ; «Parkfarm» and «Allée du Kaai», two experiments related to the current development of a sequence of green spaces (L28, coulée verte corridor, Tour and Taxis, Quai des Matériaux) in the Tour & Taxis area and the canal zone in Brussels ; «Green Island 2», related to the long terme project of the future metropolitan park on the Ile-de-Nantes, within the urban project around the CHU (hospital) in the west of the island. These projects are managed in collaboration with a large number of non-institutional actors : professionals, designers, mediators, associations, activists, inhabitants... These experiments also implement non-standard «temporalities» by moving the time frames of conventional schedules steps of urban development and the approach through temporality is very important in the research. This raises questions about the temporality of urban transformation and projects as well as about the sharing of roles and responsibilities and about the types of spaces and practices produced by these projects. We work in a multidisciplinary approach, close to urban studies, but with an ethnographic positioning, combining «observation participante», involvement, interviews and documentary research. If we focus on the "active" phase of experiments implemented upstream the design and building process, the three case studies are at very different stages : in Roubaix-Tourcoing this phase is finished, the park is under construction ; in Brussels this phase is currently ongoing and almost match the PHD period ; in Nantes the project is in the upstream stage while the planner is writing and designing the whole process. These three time frames allow us to understand the key moments and to collect different materials on the three fields.